En bref
- Un kleśa est une « affliction » : un facteur qui colore la perception et pousse à l'action conditionnée.
- II.3 en liste cinq : avidyā (méconnaissance), asmitā (confusion du je), rāga (attrait), dveṣa (rejet), abhiniveśa (attachement à la vie).
- II.4 fait de avidyā le « champ » des quatre autres, qui peuvent être dormantes, atténuées, interrompues ou actives.
- Avidyā (II.5) n'est pas un manque d'instruction : c'est prendre l'éphémère pour le durable, l'impur pour le pur, la peine pour le plaisir, le non-soi pour le soi.
- Asmitā (II.6) est l'assimilation entre la faculté de voir et ce qui voit ; ce volet s'arrête là.
Ce que désigne le mot kleśa (II.3)
Le mot vient d'une racine qui signifie « tourmenter ». Un kleśa n'est pas une simple émotion : c'est une tendance profonde qui déforme la connaissance et alimente le karma, comme le précise II.12. Les traductions courantes sont « affliction », « cause de souffrance », « poison mental » ou « obstacle ».
Les cinq kleśa forment une structure, pas une liste d'humeurs. Un aphorisme plus loin, II.12, en fait la racine du karmāśaya, le réservoir des actes et de leurs traces : c'est pourquoi le traité les traite comme un enjeu central, et non comme de simples états d'âme. Le kriyā yoga de II.1 et II.2 vise précisément à les rendre plus ténus : voir le kriyā yoga et son action sur la souffrance.
Les cinq kleśa nommés en II.3
L'aphorisme II.3 les énumère dans un ordre précis.
- Avidyā : méconnaissance de la nature de l'expérience.
- Asmitā : confusion entre le principe conscient et l'instrument mental.
- Rāga : attrait qui se fixe sur le plaisir passé.
- Dveṣa : rejet qui se fixe sur la peine passée.
- Abhiniveśa : attachement à la continuité de sa propre vie.
Ce volet développe les deux premières. Les trois autres, qui forment un groupe autour du plaisir, de la peine et de la peur de finir, sont traitées dans le second volet.
Avidyā, la racine (II.4 et II.5)
L'aphorisme II.4 nomme avidyā le « champ », le kṣetra, où poussent les quatre autres afflictions. Sans elle, les autres n'ont pas de terrain.
L'aphorisme II.5 en donne une définition en quatre inversions : tenir pour permanent ce qui est passager, pour pur ce qui ne l'est pas, pour source de plaisir ce qui est source de peine, pour le soi ce qui n'est pas le soi. Concrètement, cela revient par exemple à compter sur la durée de ce qui change, ou à placer son identité dans le corps et le mental plutôt que dans le principe conscient. Ce n'est pas une absence de savoir, mais une méprise active, proche du viparyaya déjà défini en I.8. Sur ce point, voir les vrittis, ou cinq modalités de la pensée.
Les commentaires soulignent que avidyā n'est pas seulement une erreur de jugement ponctuelle : c'est une disposition installée, qui revient tant qu'elle n'a pas été remplacée par un discernement stable, la viveka-khyāti évoquée en II.26.
Asmitā, la confusion d'identité (II.6)
L'aphorisme II.6 décrit asmitā comme l'identité apparente entre la puissance de celui qui voit, le puruṣa, et la puissance de l'instrument qui sert à voir, la buddhi. C'est le « je suis cela » qui fond la conscience et l'appareil mental en une seule chose.
Le texte emploie le mot iva, « comme si » : l'identité est apparente, pas réelle. Asmitā ne se réduit donc pas à l'« ego » du langage courant, ni au simple ahaṃkāra de la cosmologie Sāṃkhya. Le rapprochement avec la psychologie est discuté dans la psychologie à travers le prisme du yoga.
Les quatre états d'un kleśa (II.4)
Le même aphorisme précise qu'une affliction peut se trouver dans quatre états : prasupta, dormante ou latente ; tanu, atténuée, affaiblie, par exemple par le kriyā yoga ; vicchinna, interrompue, momentanément recouverte par un mouvement contraire ; udāra, pleinement active.
Un kleśa passe d'un état à l'autre selon les circonstances. Le détail de ces quatre états, avec des exemples, est repris dans le second volet.
Pourquoi commencer par avidyā et asmitā
L'ordre de II.3 est causal, pas chronologique. Avidyā soutient asmitā ; asmitā soutient l'attrait et le rejet ; l'attrait et le rejet soutiennent l'attachement à la vie. Retirer la racine, ce que le traité aborde en II.10, II.11 et II.26, est le remède profond.
C'est pourquoi ce premier volet isole les deux afflictions qui touchent d'abord la connaissance, avant les trois qui touchent surtout la réaction affective.
Ce que ce passage n'est pas
Un kleśa n'est pas une catégorie de psychiatrie. Avidyā n'est pas un trouble de l'apprentissage. Asmitā n'est ni un « manque d'estime de soi », ni un « gros ego » au sens courant.
Trois plans se distinguent : le texte, les interprétations savantes qui en débattent, et les recherches contemporaines en psychologie, qui forment un cadre séparé avec leurs méthodes. Cette page n'est pas un outil d'analyse clinique.
Questions fréquentes
Kleśa se traduit-il par « émotion » ?
Mal. Une émotion est passagère ; un kleśa est une tendance profonde qui oriente la perception et l'action.
Avidyā veut-il dire « ignorance » au sens courant ?
Non. Il s'agit d'une méprise sur la nature de l'expérience, pas d'un manque de connaissances.
Asmitā est-il la même chose que l'ego ?
Le mot « ego » est vague. II.6 vise précisément la fusion entre le principe conscient et l'instrument mental.
Pourquoi ne pas traiter les cinq d'un coup ?
Le texte les ordonne. Séparer les deux premières des trois suivantes suit cette logique et évite de tout mélanger.
Repères
Pour comparer les traductions de II.3 à II.6, voir le texte sanskrit sur GRETIL. Pour le cadre philosophique, voir l'entrée Yoga de la Stanford Encyclopedia of Philosophy.
