En bref
- Le Yoga Sūtra décrit le samādhi avec support (samprajñāta) comme une série d'étapes, pas comme un état unique.
- Le verset I.17 nomme quatre appuis de plus en plus subtils : vitarka (objet grossier), vicāra (objet subtil), ānanda (la joie), asmitā (le sentiment d'être).
- Les versets I.42 à I.44 distinguent, pour les deux premiers, une forme « avec » et une forme « sans » (préfixes sa- et nir-), selon que les mots et le temps sont encore présents.
- Ces absorptions restent « avec semence » (sabīja) ; l'apaisement même de leurs traces mène à l'état « sans semence » (nirbīja, I.51).
- La numérotation et les traductions varient selon les éditions : les repères ci-dessous suivent un découpage courant.
Cet article prolonge le samādhi ou l'état de pure conscience. Il suppose connue la place du samādhi dans le système : huitième membre du yoga, aboutissement de la concentration et de la méditation, et distinction entre absorption « avec objet » et « sans objet ». On regarde ici la progression interne de l'absorption « avec objet ».
Le cadre : une absorption qui garde un appui
Le samprajñāta samādhi se caractérise par la présence d'un support, un ālambana. L'esprit reste posé sur quelque chose. Ce qui change d'un stade à l'autre, c'est la subtilité de ce support et le degré auquel l'esprit s'en distingue. Le choix d'un support unique est présent plus tôt dans le chapitre, au verset I.32, présenté dans centrer sa pratique sur un principe. La progression décrite ici en est distincte : elle porte sur la nature de l'absorption, pas sur le choix de l'objet.
I.17 : quatre appuis successifs
Le verset I.17 énumère quatre termes souvent lus comme quatre niveaux d'absorption samprajñāta.
| Terme | Appui de l'absorption | Traductions courantes |
|---|---|---|
| vitarka | Un objet grossier, concret | Raisonnement, examen, pensée grossière |
| vicāra | Un objet subtil, comme les éléments fins | Réflexion, investigation subtile |
| ānanda | La dimension de joie liée à l'expérience | Félicité, béatitude |
| asmitā | Le simple sentiment « je suis » | Sentiment d'être, sentiment d'individualité |
La logique est celle d'un affinement : on part d'un support que tout le monde peut se représenter, puis on va vers des appuis de moins en moins matériels, jusqu'au seul sentiment d'exister. Les commentateurs discutent pour savoir si ānanda et asmitā sont des stades à part entière ou des qualités des précédents.
I.42 à I.44 : les formes « avec » et « sans »
Les versets suivants reprennent les deux premiers appuis et les subdivisent.
- savitarkā (I.42) : l'absorption sur un objet grossier où l'objet reste mêlé à son nom et à l'idée qu'on s'en fait.
- nirvitarkā (I.43) : le même objet, mais dégagé des mots et des concepts, « se tenant de lui-même ».
- savicārā et nirvicārā (I.44) : la même distinction appliquée à l'objet subtil, avec ou sans référence au temps et à l'espace.
Ce que le préfixe nir- retire, c'est la médiation du langage et des repères ordinaires. Dans la nirvitarkā, selon le texte, l'objet apparaît sans être recouvert par sa désignation habituelle. Dans la nirvicārā, l'esprit ne rapporte plus l'objet subtil à un ici et un maintenant.
I.45 et I.46 : du grossier au subtil, et « sabīja »
Le verset I.45 indique que le domaine de l'objet subtil s'étend jusqu'à un principe indifférencié, terme de la série. Le verset I.46 précise que toutes ces absorptions, de la savitarkā à la nirvicārā, sont encore sabīja, « avec semence » : un support subsiste, et avec lui des traces (saṃskāra) susceptibles de germer à nouveau.
I.47 à I.51 : clarté, connaissance née de l'absorption, puis « nirbīja »
La suite du chapitre décrit ce qui se produit quand la nirvicārā devient stable.
- I.47 : une clarté intérieure s'installe, parfois traduite par « limpidité » ou « sérénité du fond ».
- I.48 : dans cet état naît une connaissance dite « porteuse de vérité » (ṛtambharā prajñā).
- I.49 : cette connaissance diffère de celle qu'on tire du témoignage ou de l'inférence, car elle porte sur l'objet dans sa singularité.
- I.50 : la trace laissée par cette connaissance fait obstacle aux autres traces mentales.
- I.51 : quand cette trace elle-même s'apaise, il ne reste plus de semence : c'est le nirbīja samādhi, « sans semence ».
La progression va donc d'un appui concret jusqu'à l'extinction de tout appui. Le nirbīja est rapproché par les commentateurs de l'absorption « sans objet » (asamprajñāta) évoquée plus haut dans le chapitre.
| Repère | Stade | Ce qui reste, ce qui tombe |
|---|---|---|
| I.42 | savitarkā | Objet grossier, avec nom et concept |
| I.43 | nirvitarkā | Objet grossier, sans les mots |
| I.44 | savicārā puis nirvicārā | Objet subtil, avec puis sans repères de temps et d'espace |
| I.46 | ensemble sabīja | Un support et des traces subsistent |
| I.48 | ṛtambharā prajñā | Une connaissance « porteuse de vérité » apparaît |
| I.51 | nirbīja | Plus de support ni de trace active |
Lire cette progression sans la vivre par procuration
Ces versets décrivent des états intérieurs que le texte réserve à une pratique longue, encadrée et inscrite dans une visée spirituelle. Les lire n'y donne pas accès, et il n'est pas utile de chercher à « reconnaître » l'un de ces stades dans une séance ordinaire.
Rien ici ne relève du soin. Ces descriptions ne sont pas des données cliniques, ne promettent aucun bénéfice de santé et ne se vérifient pas par un examen. Elles s'étudient comme un chapitre de philosophie indienne, avec une traduction identifiée et, si possible, la comparaison de plusieurs éditions. Sur les fluctuations que cette progression cherche à apaiser, voir les cinq modalités de la pensée.
Questions fréquentes
Y a-t-il quatre stades ou davantage ?
Cela dépend de la lecture. Le verset I.17 donne quatre termes ; les versets I.42 à I.44 en subdivisent certains ; les commentateurs comptent parfois six « graduations » de l'absorption avec semence. La numérotation varie aussi légèrement selon les éditions.
Que signifie « semence » (bīja) ?
L'image est celle d'une graine : un support ou une trace qui peut se redéployer plus tard en activité mentale. « Sans semence » désigne l'absence de ce germe.
ānanda veut dire « joie » : ce stade est-il agréable ?
Le mot évoque une félicité liée à un certain niveau d'absorption, mais le texte n'en fait pas un objectif de plaisir. Le confondre avec une émotion positive ordinaire est un contresens fréquent.
Cette progression est-elle compatible avec une lecture non religieuse ?
On peut l'étudier en historien ou en philosophe sans adhérer à sa métaphysique. En revanche, la présenter comme une simple méthode de développement personnel efface le cadre qui lui donne son sens.
Repères et sources
- Internet Encyclopedia of Philosophy, « Yoga Sutras of Patanjali », sur les stades du samprajñāta samādhi.
- Stanford Encyclopedia of Philosophy, « Yoga ».
- GRETIL, texte sanskrit des Yoga Sūtra, pour comparer I.17 et I.42 à I.51.
