En bref
- La première orientation repose sur l'effort réglé : abhyāsa et vairāgya (I.12 à I.16), repris plus loin comme kriyā yoga (II.1).
- La seconde, en I.23, propose īśvarapraṇidhāna : une remise de soi, un abandon confiant à īśvara.
- Chez Patañjali, īśvara est défini (I.24 à I.26) comme un « puruṣa particulier » non touché par les afflictions, les actes et leurs traces, pas comme un créateur du monde.
- Les aphorismes I.27 à I.29 associent à īśvara la syllabe praṇava, le son OM, et sa répétition attentive.
- « Abandon à Dieu » est une traduction ancienne : on lit aussi « consécration au Seigneur », « dévotion » ou « remise de soi à un principe supérieur ».
Deux orientations, un même but
Tout le premier chapitre cherche l'arrêt des fluctuations du mental. L'aphorisme I.12 en donne les deux moyens : la pratique répétée et le non-attachement. Puis I.23 ajoute une possibilité, introduite par le mot vā, « ou » : la même stabilité peut venir de īśvarapraṇidhāna.
Ce « ou » n'oppose pas une religion à une méthode. Il signale une voie complémentaire, offerte à qui trouve l'effort seul trop aride. Le même terme revient d'ailleurs plus loin, parmi les niyama (II.32) et dans le kriyā yoga (II.1). Pour la place de ce passage dans le traité, voir l'ouverture du traité et la définition du yoga.
Ce que « voie » ne veut pas dire ici
Parler de deux « voies » peut faire penser à deux écoles séparées, ou à deux traditions rivales. Ce n'est pas ce que fait le texte. Les commentateurs anciens ne présentent pas ces orientations comme des sectes : ce sont deux manières d'entrer dans une même pratique, entre lesquelles un pratiquant peut circuler selon son moment et son tempérament.
La suite du premier chapitre le confirme. Après I.23 à I.29, le texte revient aux obstacles (I.30) et aux supports de stabilisation (I.32 à I.39) sans marquer de frontière entre ceux qui auraient « choisi » l'abandon et les autres.
La voie de l'effort : abhyāsa, vairāgya, kriyā yoga
La première voie a déjà été posée : abhyāsa est l'effort soutenu vers la stabilité, vairāgya le fait de ne plus être mené par la soif des objets. Ces deux termes sont détaillés dans un autre article, sur la pratique et le lâcher-prise.
Le chapitre 2 reprend cette voie sous une forme resserrée : le kriyā yoga, ou yoga de l'action, associe tapas (discipline), svādhyāya (étude de soi et des textes) et īśvarapraṇidhāna. Autrement dit, la « voie de l'effort » contient déjà une forme de la « voie de l'abandon ». Les deux ne sont pas étanches.
La voie de l'abandon : īśvarapraṇidhāna (I.23)
Le mot praṇidhāna évoque un placement profond, une dédicace : orienter ses actes, son attention et son motif vers īśvara. Ce n'est pas une passivité ni une démission. Les commentaires y voient une manière de desserrer la prise de l'ego sur la pratique.
La tradition ajoute que, par cette voie, l'état de samādhi viendrait « vite », le terme employé étant āsanna, « proche ». Cette rapidité annoncée reste une affirmation du texte et de ses commentateurs, pas un résultat mesuré.
Qui est īśvara dans le Yoga Sūtra ? (I.24 à I.26)
L'aphorisme I.24 définit īśvara comme un puruṣa particulier, non touché par les afflictions (kleśa), les actes (karma), leurs fruits et les traces qu'ils laissent. I.25 précise qu'en lui le germe de l'omniscience atteint son plus haut degré. I.26 en fait le maître des maîtres anciens, car il n'est pas limité par le temps.
Le système Sāṃkhya-Yoga n'est pas bâti sur un dieu créateur. Le monde y résulte de la rencontre entre puruṣa, le principe conscient, et prakṛti, la nature. īśvara y est une conscience parfaite et toujours libre, qui sert de modèle et d'appui à la pratique, non la cause de l'univers. Les spécialistes débattent : simple théisme, ou dispositif pragmatique greffé sur une base non théiste ? Le débat n'est pas tranché.
Le praṇava et sa répétition (I.27 à I.29)
L'aphorisme I.27 dit que le mot qui exprime īśvara est le praṇava, identifié à la syllabe OM. I.28 recommande d'en répéter le son et d'en méditer le sens. I.29 annonce le résultat : un retour de l'attention vers l'intérieur, et la disparition des obstacles.
Ces obstacles sont énumérés juste après, en I.30. Ils font l'objet d'un article distinct sur les vikshepas, ou obstacles au bien-être mental.
« Abandon à Dieu » : une traduction à manier avec prudence
Ici encore, trois plans se distinguent : le texte sanskrit, les interprétations savantes qui en discutent, et les recherches contemporaines sur la prière ou la méditation, qui forment un cadre séparé et ne disent rien du sens d'un aphorisme.
Les premiers traducteurs, en français comme en anglais, ont écrit « Dieu » ou « le Seigneur ». Ce choix importe des connotations monothéistes, comme la création ou le jugement, absentes du texte. Un étudiant peut aborder ce passage de trois manières : l'étudier comme un document historique, le pratiquer dans un cadre spirituel qui est le sien, ou l'utiliser comme un exercice d'attention et de motivation sans y adhérer. Nommer ce cadre évite de présenter une lecture particulière comme universelle.
Questions fréquentes
Faut-il croire en Dieu pour pratiquer le yoga de Patañjali ?
Le texte propose īśvarapraṇidhāna comme une voie parmi d'autres, introduite par « ou ». Les aphorismes I.12 à I.22 décrivent une progression sans y recourir.
īśvara a-t-il créé le monde ?
Le Yoga Sūtra ne le dit pas. La cosmologie Sāṃkhya explique le monde par la rencontre de puruṣa et de prakṛti, sans acte de création.
Praṇidhāna veut-il dire « ne rien faire » ?
Non. Le terme évoque un placement profond, une dédicace active de l'attention et du motif, pas un retrait.
Les deux voies s'opposent-elles ?
Non. Īśvarapraṇidhāna figure aussi dans le kriyā yoga (II.1) et parmi les niyama (II.32). Le texte les combine plus qu'il ne les sépare. Voir le kriyā yoga et son action sur la souffrance.
Repères
Pour le cadre philosophique et le statut d'īśvara, voir les entrées Yoga de la Stanford Encyclopedia of Philosophy et Yoga de l'Internet Encyclopedia of Philosophy.
