En bref
- Les vṛtti sont les activités ou modalités du mental que le yoga cherche à apaiser (verset I.2).
- Le Yoga Sūtra en distingue cinq : pramāṇa (connaissance juste), viparyaya (erreur), vikalpa (construction verbale), nidrā (sommeil profond), smṛti (mémoire).
- Chaque modalité peut être kliṣṭa, « affligée », ou akliṣṭa, « non affligée », selon qu'elle éloigne ou non du but du texte.
- La liste ne classe pas les pensées en « bonnes » et « mauvaises » : même la connaissance juste reste une fluctuation.
- Les traductions varient : « fluctuation », « modification », « vague », « activité » rendent le même mot vṛtti.
Le deuxième aphorisme du Yoga Sūtra définit le yoga comme l'arrêt des citta-vṛtti, les fluctuations du mental. Une question suit aussitôt : de quoi parle-t-on exactement ? Les versets I.5 à I.11 répondent en dressant une typologie. Le texte affirme que toute activité mentale, aussi variée soit-elle, se ramène à cinq modalités.
Cet article décrit ces cinq modalités une par une. Il s'en tient à la classification des activités mentales et ne traite pas du modèle général du mental, présenté dans la psychologie à travers le prisme du yoga. Pour la définition du yoga elle-même, voir l'ouverture du traité.
I.5 : cinq modalités, affligées ou non
Le verset I.5 énonce deux choses. D'abord, les vṛtti sont au nombre de cinq. Ensuite, elles sont kliṣṭa ou akliṣṭa.
kliṣṭa se traduit par « affligé », « troublé », « source de peine » : la modalité entretient alors ce que le texte appellera plus loin les causes de la souffrance. akliṣṭa désigne l'inverse : une activité mentale qui n'alimente pas ce trouble et peut soutenir la pratique. Une même opération, se souvenir par exemple, peut être l'une ou l'autre selon son contenu et son effet. La distinction est fonctionnelle, pas morale.
Pramāṇa : la connaissance juste (I.6 et I.7)
pramāṇa est la modalité par laquelle le mental reflète correctement la réalité. Le verset I.7 en donne trois sources : la perception directe (pratyakṣa), l'inférence (anumāna) et le témoignage digne de foi (āgama).
Exemple : voir de la fumée à l'horizon est une perception ; en conclure qu'il y a un feu est une inférence ; l'apprendre d'une personne fiable qui l'a constaté est un témoignage. Le texte range la connaissance juste parmi les fluctuations à apaiser, non parce qu'elle serait fausse, mais parce qu'elle reste une agitation du mental.
Viparyaya : l'erreur (I.8)
viparyaya est la connaissance fausse, « qui ne repose pas sur la forme réelle de son objet ». C'est prendre une chose pour ce qu'elle n'est pas : la corde vue comme un serpent, dans l'exemple classique des commentateurs.
Cette catégorie est importante dans le système, car plusieurs textes proches identifient l'ignorance comme la racine des autres difficultés. L'erreur n'est pas ici une simple faute d'inattention : c'est une méprise durable sur la nature des choses.
Vikalpa : la construction verbale (I.9)
vikalpa désigne une activité mentale déclenchée par des mots, mais sans objet réel correspondant. On la traduit par « imagination », « conceptualisation », « abstraction » ou « construction verbale ».
Exemple souvent cité : une expression grammaticalement correcte qui semble désigner deux choses distinctes alors que, dans la métaphysique du texte, elle n'en désigne qu'une. Les fictions, les hypothèses, les raisonnements purement verbaux relèvent aussi de cette modalité. vikalpa n'est pas nécessairement négative : elle devient un problème quand on la confond avec une perception ou une inférence.
Nidrā : le sommeil profond (I.10)
nidrā est le sommeil sans rêve. Le Yoga Sūtra le décrit comme une modalité mentale « fondée sur l'absence de contenu ». C'est une affirmation notable : pour le texte, le sommeil profond n'est pas un pur néant mental, mais un état que l'on peut ensuite se rappeler comme « j'ai bien dormi, je n'ai rien perçu ».
Le rêve, lui, n'apparaît pas comme une sixième modalité : les commentateurs le rattachent le plus souvent à la mémoire et à l'erreur.
Smṛti : la mémoire (I.11)
smṛti est la conservation et le rappel d'un objet déjà éprouvé, « le fait de ne pas laisser s'échapper » une expérience passée. Elle nourrit la vie mentale ordinaire et, selon le texte, peut être kliṣṭa quand elle entretient une identification douloureuse, ou akliṣṭa quand elle soutient l'étude et la pratique.
| Verset | Terme | Sens retenu | Exemple |
|---|---|---|---|
| I.6 et I.7 | pramāṇa | Connaissance juste : perception, inférence, témoignage | Constater, déduire, s'informer auprès d'une source fiable |
| I.8 | viparyaya | Erreur, méprise sur la nature de l'objet | Prendre une corde pour un serpent |
| I.9 | vikalpa | Construction verbale sans objet réel | Une expression qui suppose deux choses là où il n'y en a qu'une |
| I.10 | nidrā | Sommeil profond, modalité fondée sur l'absence de contenu | Se rappeler avoir dormi sans rien percevoir |
| I.11 | smṛti | Mémoire, rétention d'un objet déjà éprouvé | Revenir mentalement à une scène vécue |
Pourquoi ranger le sommeil et la connaissance juste parmi les fluctuations ?
La logique du texte surprend un lecteur moderne. On s'attendrait à ce que seules les pensées « négatives » soient visées. Or le Yoga Sūtra place aussi la connaissance vraie et le sommeil dans la liste.
C'est cohérent avec la définition de I.2. Le yoga n'y est pas décrit comme le tri entre bonnes et mauvaises pensées, mais comme l'apaisement de toute agitation, y compris utile. La connaissance juste reste précieuse dans la vie ordinaire ; elle n'est simplement pas l'état que le texte vise au bout du chemin.
Nuances de traduction
Le mot vṛtti vient d'une racine qui évoque le fait de tourner, de rouler. D'où les images de « vague », de « tourbillon », de « mouvement ». Les éditions françaises choisissent « fluctuation », « modification », « activité », « vague mentale » ou « fonctionnement ». Aucun de ces mots n'est faux ; chacun met en avant un aspect.
De même, kliṣṭa et akliṣṭa deviennent « affligé » ou « non affligé », « perturbateur » ou « non perturbateur », « douloureux » ou « non douloureux ». Pour citer ces versets, indiquez la traduction utilisée et, si possible, comparez-en deux.
Questions fréquentes
Les cinq vṛtti sont-elles toujours mauvaises ?
Non. Le texte précise qu'elles peuvent être kliṣṭa ou akliṣṭa. Le but n'est pas de les supprimer une à une dans la vie courante, mais de parvenir à l'état d'apaisement décrit en I.2.
Le rêve est-il une sixième modalité ?
Le Yoga Sūtra n'en fait pas une catégorie séparée. Les commentateurs le rattachent en général à la mémoire et à l'erreur.
Comment « arrête-t-on » ces fluctuations ?
Le texte répond dans les versets suivants, par la pratique répétée et le détachement, puis par les états d'absorption. Voir le samādhi ou l'état de pure conscience. Il s'agit d'un cheminement long, décrit dans un cadre philosophique précis.
Cette classification est-elle « scientifique » ?
Non. C'est une typologie philosophique ancienne. On peut la comparer à des travaux modernes sur la perception ou la mémoire, mais cette comparaison n'en fait pas un résultat expérimental.
