Infirmières début XXème : Léonie Chaptal et la reconnaissance d’un diplôme national

Si Florence Nightingale est une figure emblématique des soins infirmiers au niveau international, Léonie Chaptal est selon l’historienne Evelyne Diebolt, l’architecte de la profession infirmière en France. Très investie pour la profession et notamment pour la formation, elle est également mondialement reconnue pour son action contre la tuberculose.

Léonie Chaptal
Emile Combes

Une formation à améliorer

En 1903, le Docteur Emile Combes, alors président du Conseil, tente d’amender le projet de Bourneville sur la formation des infirmières. Sa conception de l’infirmière figure dans une circulaire de 1902, celle d’une collaboratrice « disciplinée, mais intelligente, du médecin et du chirurgien; en dehors de sa dignité personnelle qu’il est essentiel de sauvegarder, elle doit éprouver une légitime fierté d’un état que relèvent à la fois son caractère philanthropique et son caractère scientifique »[1]. Mais, l’idée de collaboration émise dans cette circulaire attendra bien des années. Les infirmières restent des subordonnées des médecins comme le prévoit le projet de Bourneville. La Circulaire du Docteur Combes incite à l’ouverture d’écoles de personnel soignant laïque dans les villes importantes.

En ce début du XXème siècle, de nombreuses écoles  forment des infirmières : à Lyon et à Lille en 1899, , à Lille, à Besançon et à Nancy en 1900, à Saint-Étienne, à Toulouse, Caen, Nantes, Reims, Avignon, Auxerre, Clermont-Ferrand, Marseille, Amiens, Le Mans, Lorient, Béziers, Nîmes, de 1900 à 1905, où les commissions administratives créent un enseignement professionnel satisfaisant pour l’époque. Divers courants s’affrontent néanmoins pour la formation des infirmières entre républicains et cléricaux.

A Paris, outre l’école des infirmières de l’Assistance publique de Paris dirigée par le docteur Bourneville, une « école-internat » de deux années d’études est fondée en 1906 à la Salpêtrière, sur l’initiative du directeur de l’administration générale de l’Assistance publique. Un certain nombre d’écoles privées se sont organisées à Paris telle l’école de la rue Amyot à Paris, dirigée par Mme Alphen-Salvador.

Aux hospices civils de Lyon, Lyon, l’école des sœurs de la Charité promeut l’enseignement alterné de stages et de cours depuis 1899.

Anna Hamilton et ses élèves en 1915

A Bordeaux  l’école des gardes-malades de la maison de santé protestante Bagatelle est créée par le docteur Anna Hamilton, docteur en médecine et émule des thèses de Florence Nightingale, sous le nom d’« École Florence Nightingale » avec le système adopté en Angleterre et sa règle intangible : l’école d’infirmières doit faire partie d’un hôpital et que la directrice de l’un doit l’être également de l’autre. Et en France, seuls les docteurs Hamilton et Lande à Bordeaux appliquent strictement ces principes.  De l’école Florence Nightingale sortirent des infirmières qui devinrent directrices dans plusieurs écoles hospitalières, notamment à Nîmes, à Béziers, à Alger.

De nombreuses lois transforment la vie des femmes à cette époque. En 1906, elles sont près de 8 millions de femmes actives, sans compter les travailleuses à domicile, même si elles sont maintenues sous la tutelle de leur père ou de leur mari. Elles font largement leurs preuves pendant la première guerre mondiale. Léonie Chaptal est représentative de ces femmes «  intelligentes, courageuses et remarquables ».

Léonie Chaptal, une Nightingale à la française ?

Jean-Antoine Chaptal, comte de Chanteloup

C’est Léonie Chaptal qui tente d’instiller un peu du modèle britannique dans le modèle français. Son envergure est internationale comme celle de Florence Nightingale. Comme sa consoeur britannique, elle est issue d’une famille de la haute société. Elle est née en 1873 à Cantosne (Allier). Son père le Comte Chaptal est d’une dynastie qui compte un ministre de Napoléon Bonaparte, Jean-Antoine Chaptal, comte de Chanteloup, chimiste et ministre de l’Intérieur en 1801, et à qui nous devons, entre autres une réorganisation complète de l’instruction publique et en particulier de la création de l’école de sages-femmes de l’Hospice de la maternité de Paris en 1802. Sa mère est la fille d’un richissime banquier russe, d’origine juive convertie au catholicisme. Léonie Chaptal est élevée dans une famille soucieuse des plus défavorisés. De santé fragile, elle étudie avec des précepteurs et acquiert une solide formation. Elle côtoie des personnages brillants de son époque : médecins, savants, hommes d’église, lettrés  tel qu’Hippolyte Taine. « En compagnie de cette société où régnait le culte du savoir et la plus haute probité morale, elle forgea ses convictions, […] son désir de rapprocher les extrêmes, notamment en ce qui concerne l’assistance privée et l’assistance publique »[2].

Mgr Emmanuel Chaptal de Chanteloup

Adolescente, au cours d’un séjour à Fontainebleau avec sa famille, elle s’investit pendant plusieurs mois dans l’aide aux personnes âgées, dans un patronage d’enfants et dans la visite les familles pauvres. Comme Nightingale, aider les autres devient un combat qui va durer de nombreuses années et va inclure sa lutte pour les soins infirmiers avec notamment sa démonstration de l’insuffisance de la formation des infirmières dans les écoles municipales du docteur Bourneville, ouvertes depuis 1878. Elle obtient en 1899, année de la création du Conseil international des infirmières, le diplôme Croix Rouge de dame infirmière surveillante 1er degré de la société de secours aux blessés militaires. Elle est également titulaire du brevet d’institutrice français-anglais depuis 1902. Elle enseigne d’ailleurs de 1902 à 1904, au cours Valton, un établissement libre de jeunes filles à Paris. Néanmoins, elle suit en auditeur libre les cours donnés le soir à la Pitié et à la Salpêtrière de 1901 à 1903 et elle obtient le certificat d’aptitude d’infirmière hospitalière des hôpitaux parisiens en juillet 1903. Elle publie un article intitulé « Journal d’une élève» dans la Revue des deux mondes le 15 janvier 1904. Cet article dénonce les conditions de vie et de travail des infirmières dans les hôpitaux parisiens et bien sûr la formation. La même année, elle fait un séjour à Londres afin d’y étudier le système hospitalier et particulièrement la formation des infirmières.

Trentenaire, elle est toujours célibataire. Sa mère décède à cette époque et elle s’installe auprès de son frère, Emmanuel Chaptal, ordonné prêtre en 1897 et qui deviendra évêque en 1922. Elle est à l’initiative d’œuvres sanitaires et sociales dans le quartier ouvrier de Plaisance où elle vit avec son frère : assistance maternelle et infantile, hôpital local, consultations médicales, dispensaires antituberculeux, logements, magasins coopératifs.

Dans la foulée de son voyage à Londres, elle est à l’initiative, en 1905 de la création de la Maison-Ecole, école privée de formation infirmière à Paris, école qui porte aujourd’hui son nom et qui se trouve à Sarcelles. Elle est alors soutenue par l’épouse d’Hippolyte Taine, son amie Thérèse Deruelle. Elle en prend la direction de 1907 à 1928.

Fondation Léonie Chaptal à Sarcelles

La Maison-école est de taille modeste puisqu’elle peut accueillir 24 élèves, en internat, d’ailleurs plus rigide que l’internat de la Maison de Santé protestante de Bordeaux dirigée par le Docteur Anna Hamilton avec pour modèle, les hôpitaux écoles de Florence Nightingale. Léonie Chaptal lit d’ailleurs régulièrement la revue professionnelle animée par Anna Hamilton : « La  Garde-Malade hospitalière ». Les élèves de Léonie Chaptal vont observer les soins sans assurer de « responsabilité professionnelle auprès des malades »[3] dans différents établissements : hôpitaux de l’Assistance Publique de Paris, hôpitaux privés comme Pasteur, dédié aux tuberculeux. Les apports théoriques sont dispensés par des professeurs des hôpitaux. Léonie Chaptal, quant à elle, s’occupe des leçons de morale prévues chaque semaine. Le cycle de formation dure 2 ans. Le niveau reste néanmoins plus élevé à Bordeaux, où Anna Hamilton recrute ses élèves parmi les titulaires du brevet supérieur, du baccalauréat (que les femmes peuvent passer à partir de 1924), voire de la licence. Léonie Chaptal recrute surtout des filles ayant réussi leurs études primaires et rompues aux travaux ménagers.

En mars 1911, le soutien financier de ses nombreux amis permet l’ouverture de l’Hôpital Chaptal, hôpital privé. Les deux pôles complémentaires que sont l’école Chaptal, lieu de l’apprentissage théorique, et l’hôpital Chaptal, lieu d’apprentissage pratique, lui permettent de se rapprocher du système Nightingale. Néanmoins, selon Léonie, « le modèle anglais de l’hôpital-école n’est… pas la bonne formule pour la France qui n’a pas tant d’hôpitaux susceptibles d’offrir la palette de services nécessaires à une bonne formation : Médecine, chirurgie, soins aux enfants, soins aux femmes, pouponnières, yeux, larynx, oreilles, grands nerveux, neurasthéniques, aliénés. […] Très rares sont les hôpitaux français où existe cette carte d’échantillons»[4]. Elle privilégie le principe des écoles privées (en dehors des hôpitaux, comme sa Maison-école)

Le combat contre la tuberculose

Léonie Chaptal a également des objectifs autres que la formation des infirmières. Sa fortune personnelle et ses nombreuses connaissances lui permettent de créer différentes œuvres. Elle axe notamment ses efforts contre la tuberculose, fléau de l’époque, créant par exemple un sanatorium à Verneuil sur Avre. Afin de former des infirmières visiteuses, formées aux soins spécifiques concernant la tuberculose et la prévention de cette pathologie, elle s’associe un moment au projet d’Association des infirmières visiteuses de France (AIVF).  L’autre objectif majeur de Léonie Chaptal est les soins aux enfants

Sanatorium Mangini – Hauteville

A partir de 1903, elle est membre du Comité international contre la tuberculose et côtoient les médecins spécialistes du bacille de Koch, aidée dans ses démarches par sa position proche des organismes gouvernementaux. Elle participe à de nombreux congrès internationaux, à Paris en 1905, à Washington en 1908, à Copenhague en 1910, à Rome en 1912 et y nouent des contacts avec de riches philanthropes. Le siège qu’elle occupe au Conseil supérieur de l’Assistance publique, à partir de 1913, est un marchepied pour le développement de ses conceptions de la santé publique.

Les résultats qu’elle obtient dans le quartier de Plaisance en termes de diminution de la mortalité infantile ou liée à la tuberculose, lui valent la reconnaissance de la communauté médicale et des politiques. Du fait de ses compétences en matière de tuberculose, elle participe « à l’élaboration de la loi d’avril 1916, dite loi Bourgeois, portant sur la création de dispensaires d’hygiène sociale destinés à lutter contre la tuberculose, ainsi qu’à celle de septembre 1919, dite loi Honnorat, portant sur la création de sanatoriums »[5]

Le congrès  de L’international Council of Nurses (ICN) de 1907 à Paris 

Très vite, les infirmières de différents pays du monde éprouvent le besoin d’échanger. Les associations fleurissent dès le début du XXème siècle, notamment au Royaume-Uni et aux USA. L’International Council of Nurses (ICN) regroupant les associations nationales de tous les pays du monde e premier congrès est une entreprise anglo-américaine. Le premier congrès a lieu en 1901 à Buffalo et Anna Hamilton y fait un rapport très sombre de la situation française (monopole des congrégations, formation insuffisante). En 1907, le thème central du Congrès qui a lieu à Paris est « la formation des nurses », et la formation française est scrutée. Anna Hamilton est vice-présidente honoraire pour la France depuis 1904, et toutes les personnes pouvant jouer un rôle dans la réforme des soins infirmiers sont conviées, dont Léonie Chaptal. Les thèmes abordés sont : l’évolution du nursing en France, enseignement pratique des garde-malades,  responsabilités publiques et sociales d’une garde-malade, soins à domicile, et organisation. Une grande place est octroyée à l’Assistance Publique de Paris et des visites des écoles parisiennes sont organisées dont la Maison-école de Plaisance de Léonie Chaptal qui commence alors à être connue de l’ICN. Les positions prises par Léonie dès cette période précédant la première guerre mondiale, se maintiennent après 1918, période où elle devient incontournable en ce qui concerne la formation infirmière, bien plus qu’Anna Hamilton.

Un rôle clé dans le décret de 1922

La période de l’après-guerre va être cruciale. La situation sanitaire et médico-sociale de la France n’est pas brillante. Le chantier est immense : «  grippe espagnole, tuberculose, maladies vénériennes, alcoolisme, mortalité infantile, soins et rééducation des blessés de guerre, problèmes d’emploi, d’assistance, d’hygiène et de société, et enfin crise démographique…»[6]. La prise de conscience à cette époque est déterminante pour les soins et l’établissement d’une réglementation nationale concernant l’exercice des professions soignantes. Léonie Chaptal, membre du Conseil supérieur de l’Assistance publique depuis 1913 est très engagée pour la professionnalisation  des soins infirmiers. Le poste clé qu’elle occupe, lui permet de rencontrer les personnes qui peuvent l’aider dans son projet de promotion de la santé. Elle présente d’ailleurs,  au Conseil supérieur de l’Assistance publique le 27 janvier 1921, un rapport sur «nécessité de réglementer l’exercice de la profession d’infirmière en France», présentation facilitée par la confiance que lui accorde le ministre de la santé Publique d’alors, le sénateur Strauss. Elle a également bénéficié des conseils de M. Berthélémy, doyen de la faculté de Droit. Ce rapport évoque «  l’institution d’un Conseil de perfectionnement des écoles d’infirmières, la reconnaissance administrative des écoles existantes, ainsi que l’institution d’un brevet de capacité professionnelle conférant le droit de porter le titre d’infirmière diplômée de l’Etat français après deux années d’études dans une école reconnue »[7]. Elle défend l’idée d’un l’enseignement infirmier qui soit l’apprentissage d’un métier reconnu indispensable à la société française. « Soigner les malades est donc une profession classée qui doit être, comme toute autre, garantie dans son exercice. Prévenir les maladies est également dans les attributions de l’infirmière moderne. Il y va de l’avenir de la vie française. » [8]. Le rapport présenté par Léonie Chaptal est la base du (paru au Journal officiel le 1er juillet 1922) qui donne à la profession infirmière une reconnaissance officielle à travers un diplôme national, le brevet de capacité d’infirmière professionnelle permettant de porter le titre d’infirmière diplômée de l’État français.

L’article premier de ce décret précise : « Il est institué des brevets de capacité professionnelle permettant de porter le titre d’infirmière diplômée de l’État français qui sont délivrés par le ministère de l’hygiène, de l’assistance et de la prévoyance sociale aux infirmières hospitalières, aux visiteuses d’hygiène sociale et aux diverses infirmières à spécialité restreinte, puéricultrice, surveillante sanitaire des écoles, hygiène mentale, etc. »

La formation se fera en deux ans avec un programme officiel, ce qui est conforme à ce que souhaite Léonie selon laquelle la formation doit être d’au moins deux ans. Le programme national d’enseignement en vingt-deux mois est officialisé dans un arrêté du 24 juin 1924 paru au Journal officiel du 14 septembre 1924. Ce premier programme pose le fondement de la profession infirmière. En 1923 et 1924, 43 écoles dont 15 de la Croix-Rouge reçoivent un agrément.

Le décret du 22 juin 1922 institue également un Conseil de perfectionnement des écoles d’infirmières (CPEI), présidé par le Pr Letulle, Léonie Chaptal en étant vice-présidente. Ce conseil sera d’une importance majeure pour la profession par les avis donnés sur les demandes de reconnaissance administrative des écoles, par sa contribution à l’amélioration et au suivi des programmes d’enseignement, la surveillance du fonctionnement des écoles et surtout l’organisation de l’examen pour l’obtention du diplôme officiel, devant un jury d’état.

Le Conseil de perfectionnement des écoles est amené à délivrer des équivalences pour les infirmières dont la formation est antérieure au décret de 1922., ce qui rend nécessaire un suivi des diplômes délivrés, suivi confié à un Bureau central des infirmières, créé en août 1925., et rattaché à l’Office national d’hygiène sociale dépendant du ministère de la Santé publique.

Cependant, le diplôme dont l’État est garant, est un brevet de capacité professionnelle. Il n’est donc pas imposé, et ne crée pas l’exercice illégal de la profession d’infirmière. Il est donc possible de se donner le titre d’infirmière (hospitalière ou visiteuse…) et en exercer les fonctions sans  aucun diplôme ou après avoir échoué au diplôme d’État. Cette situation constitue une concurrence déloyale pour les diplômées. Par ailleurs, la qualification des infirmières qui exercent reste incertaine. « Léonie n’a pas voulu exiger des anciennes qu’elles se soumettent à une mise à niveau… Léonie a, au contraire, souhaité reconnaître les services rendus et a voulu faciliter l’obtention du titre officiel à celles qui, pendant les années passées, avaient fait preuve d’habileté et d’expérience »[9]. Le Conseil de perfectionnement a donc étudié de nombreux dossiers de femmes en exercice et des décrets vont consacrer les diplômes par équivalence après un contrôle d’État composé d’épreuves très simplifiées.

Néanmoins, les écoles s’alignent progressivement sur les programmes officiels avec 92 centres de formation reconnus en 1932, et plus de 6 000 diplômes décernés, – et paradoxalement, plus de 25 000 diplômes attribués à titre d’équivalence ! Mais, de plus en plus souvent, les infirmières qui dirigent les services doivent être des infirmières diplômées d’État.

Emergence des associations infirmières

La Revue de l’Infirmière française- Numéro de 1929

Léonie Chaptal va devoir faire face à une adversaire influente : Marie de Liron d’Airoles, fervente catholique qui a reçu une formation d’infirmières à la SSBM. Cette dernière crée l’UCSS avec le soutien de l’abbé Gerlier, sous-directeur des œuvres à l’archevêché de Paris. Rejetant l’autorité et les méthodes de soins protestantes, elle a comme objectif de « recruter et contrôler le plus possible de personnel féminin médico-social afin de rendre les femmes soignantes françaises à la religion catholique »[10]. L’UCSS compte 3000 adhérentes en 1926 et parvient à 14000 adhérentes en 1939, représentant dans les milieux sanitaires et sociaux les valeurs du catholicisme traditionnaliste, ce qui coïncide avec la rechristianisation de la société voulue par le pape Pie XI.

Léonie, elle-même fervente catholique, est convaincue que « la laïcité est la clef d’une bonne entente avec le gouvernement ». Elle perçoit donc rapidement le danger que représente Marie d’Airoles et s’associe au mouvement visant au rassemblement du milieu infirmier français initié par les médecins laïques et républicains. En 1923, le professeur Calmette et les docteurs Cruveilhier et Lafosse lancent « L’Infirmière française », revue mensuelle sur les soins et la formation destinée à élaborer une culture commune à toutes les infirmières françaises qualifiées voire diplômées d’État. Léonie entre dans le comité de rédaction et le premier numéro de l’Infirmière français » sort en avril. Elle en prend la direction à partir de 1929. Cette revue porte alors la mention : organe officiel de l’Association nationale des infirmières diplômées de l’État français (ANIDEF). Car en réponse à Marie d’Airoles, Léonie crée le 22 juin 1924, cette association professionnelle nationale dont l’objectif est de regrouper les infirmières titulaires des diplômes officiels, et en prend la présidence. Le siège social de l’ANIDEF se trouve alors dans les bureaux de l’éditeur de la revue L’Infirmière française, A. Poinat, à  Paris. Cette association professionnelle se présente comme neutre, sans tendance confessionnelle et concurrence d’autres associations :

–        le Conseil national français des directrices d’hôpitaux, fondé par le Dr Anna Hamilton, représentant la France à l’International Council of Nurses (ICN), de mouvance protestante

–         et de deux associations professionnelles catholiques : l’Union catholique des services de santé (UCSS) et l’Union des auxiliaires sociales (UAS).

L’ANIDEF regroupe des catholiques et des protestantes, des laïques et des religieuses et compte 3000 membres en 1930. Elle propose :

–        d’étudier l’amélioration de la santé publique,

–        de stimuler l’effort professionnel,

–        de soutenir les intérêts des infirmières,

        de leur préparer aide et retraite. Elle défend aussi des salaires conséquents, ce que ne fait pas l’UCSS.

L’ANIDEF, l’UNSS et l’UAS, bien que fondées par trois femmes catholiques divergent dans leur façon de concevoir le médico-social. L’ANIDEF et l’UCSS considèrent le social subordonné au médical. L’UAS considère l’intervention sociale comme un travail différent du médical.

Anna Hamilton

Les membres de l’association d’Anna Hamilton rejoignent l’ANIDEF qui est affiliée à l’ICN en 1925. Alors que Léonie Chaptal, présidente de l’ANIDEF se rend au Congrès de l’ICN en Finlande en juillet 1925, elle annonce une modification de la formation des infirmières françaises et l’acceptation par la France de trois années d’études, selon les vœux de l’ICN. Cette intervention de Léonie Chaptal enlève à Anna Hamilton (qui ne s’est pas rendue au Congrès) sa fonction de représentante pour la France de l’ICN. Pr ailleurs, la modification des études annoncée par Léonie Chaptal n’est pas entérinée par la France pendant l’entre-deux guerre. La France n’entérinera jamais dans l’entre-deux-guerres la promesse de décision de modification des études annoncée par Léonie lors de ce congrès.

Dès la création de l’ANIDEF, Léonie recherche représentativité internationale et choisit l’International Council of Nurses (ICN), la plus importante des associations internationales d’infirmières, où Anna Hamilton représente déjà la France. Léonie  s’allie avec les Anglo-Américaines protestantes pour contrer l’UCSS et se fait inviter à la conférence internationale de l’ICN qui a lieu en Finlande, en juillet 1925. Grâce à l’alliance de Léonie avec les  protestantes, l’ANIDEF montre une image de tolérance et de laïcité. Elle apparaît donc comme une association consensuelle et représentative des infirmières françaises et devient membre de l’ICN.  Léonie Chaptal devient la représentante de la France à l’ICN et donc représentante de l’ICN en France, rôles jusque-là tenus par Anna Hamilton. Cependant, Léonie a le droit de vote au Conseil, ce que n’avait pas Anna Hamilton. Pour obtenir ce résultat, elle a promis l’allongement à trois ans de la durée des études d’infirmière en France (ce qu’elle sait pertinemment être impossible à cette époque).

En 1929, à Montréal, elle est élue pour quatre ans présidente de l’ICN, mais elle n’est pourtant pas à l’abri de l’opposition véhémente qui prend la tête d’un groupe qui crée une association internationale regroupant des hospitalières,  visiteuses, travailleuses sociales, directrices de services infirmiers catholiques: le Comité international d’études des associations catholiques médicosociales  qui devient ensuite le Comité international catholique des infirmières et assistantes médico-sociales (CICIAMS). Le premier congrès du CICIAMS, présidé par Marie d’Airoles, a lieu à Lourdes en 1933, quelques jours après celui de l’ICN à Paris, dont une délégation est reçue à l’Elysée, par Albert Lebrun et son épouse. En outre, « Léonie obtient de son frère, Mgr Chaptal, qu’il célèbre une messe à Notre-Dame de Paris en l’honneur des congressistes »[11] en majorité protestantes ! Par ce moyen, « elle engage publiquement le Gouvernement et une partie de la hiérarchie catholique vis-à-vis des infirmières laïques ; elle s’approprie les avantages des avancées réalisées par les protestantes tout en poussant ses propres conceptions de la profession, stabilisées depuis son rapport de 1921 »[12].

L’opposition entre Léonie et Marie d’Airoles a lieu aussi sur le terrain législatif. La première tient à ce que l’exercice de la profession d’infirmière soit subordonné à l’obligation légale d’un diplôme ou d’une reconnaissance d’État . La seconde est contre. Néanmoins le docteur Arsène-Célestin Fié, député socialiste dépose, le 13 janvier 1933, un projet de loi à la Chambre des députés sur le statut des « auxiliaires médicaux » obligatoirement titulaires d’un diplôme d’infirmier de l’État français. L’UCSS de Marie d’Airoles, opposée au projet, ne veut pas d’une profession infirmière qualifiée, ni encadrée par une définition trop stricte du métier. En effet, ce texte mettrait en difficulté beaucoup d’établissements hospitaliers encore tenus par des religieuses ou par des infirmières non diplômées. Dans son rapport, elle met en avant les soins humbles de l’infirmière, la primauté de l’effort physique sur l’effort intellectuel. Elle organise, avec ses amis députés, l’opposition au projet Fié, qui revu en 1934, aboutit à un échec.

 Séparation du social et du médical

En 1928, après moultes discussions mouvementées, le Conseil de perfectionnement des écoles d’infirmières se sépare en deux: l’un pour les infirmières hospitalières, l’autre pour les infirmières visiteuses et pour les travailleuses sociales. Léonie Chaptal soutient à ce sujet, Andrée Butillard, dont le courant est favorable à cette scission. En 1927, elle a d’ailleurs ouvert une école pratique de service social adjointe à la Maison- École, preuve de son intérêt pour le travail social. Le Conseil de perfectionnement des écoles de travail social a pour mission de fixer le programme du brevet de capacité professionnelle pour exercer comme assistante sociale et d’agréer les écoles habilitées à dispenser la formation. Léonie Chaptal est présente à la fois dans le Conseil de perfectionnement des écoles d’infirmières et dans le Conseil de perfectionnement des écoles de travail social. En effet, selon le développement de professions sociales ne se conçoit que dans le prolongement de l’activité médicale des infirmières et sous la direction d’un médecin. Le diplôme d’assistante sociale voit le jour en 1932 , sans place pour une formation médicale.

Léonie Chaptal est également membre de la Commission de l’hygiène sociale de la Section sociale et de la Société internationale pour l’étude des questions d’assistance.

A travers Léonie Chaptal, c’est toute une profession qui est reconnue

Outre la direction de « L’Infirmière française », à partir de 1929 , Léonie Chaptal est aussi directrice de la collection « La bibliothèque de l’infirmière » chez Poinat.

1933 est l’année de la reconnaissance de son œuvre :

– elle préside le congrès international des infirmières de Paris et de Bruxelles ;

– le 15 juillet elle est faite chevalier de l’Ordre de Léopold de Belgique ;

– le 28 juillet, elle est faite officier de la légion l’honneur en France (elle est déjà chevalier depuis 1920).

En 1935, elle reçoit la médaille Florence Nightingale de la  Fondation Florence Nightingale, ainsi que la médaille d’or des hôpitaux de Paris, pour son action en faveur du rapprochement entre l’assistance publique et l’assistance privée

Si Léonie Chaptal a joué un rôle central pour structurer la profession infirmière en France, elle aussi beaucoup écrit. Elle reçoit d’ailleurs plusieurs prix littéraires : – le prix Audéoud en 1906, en 1915 et 1916, – les prix Monthyon et Rigaud décernés par l’Académie française, – le prix Audiffred pour son livre de morale professionnelle de l’infirmière en 1927, – et le prix Marie-Laurent en 1933 décerné par l’Académie des sciences morales et politiques.

Dans les années 30, de nombreux articles de « L’Infirmière française » sont consacrés à la défense de la profession infirmière : salaires, assurance maladie, contamination des maladies auxquelles les infirmières sont exposées, congés payés, retraite, etc. ..autant de sujets de combat pour Léonie Chaptal. Mais grâce à elle, le métier d’infirmière fait l’objet d’un apprentissage et d’une transmission de savoirs officialisés par un diplôme national. Reste encore une longue lutte pour que l’obligation d’être titulaire du diplôme d’État pour exercer, soit réglementée au nom de la qualité des soins pour la population. En effet, en 1931 il y a 105 écoles avec 5 108 diplômes accordés après examen d’État, mais 28 564 diplômes accordés par équivalence, grâce à des mesures dérogatoires [13]. Léonie Chaptal s’éteint en 1937, avant la scission entre le champ sanitaire et le champ social, souvent décriée depuis.

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[1] Circulaire du 28 octobre 1902  relative à l’application de la loi du 15 juillet 1893 sur l’assistance médicale gratuite et la création d’écoles d’infirmière.

[2] MAGNON, R. – LEONIE CHAPTAL la cause des infirmières. Paris: Lamarre – 1991- pp.28-29

[3] DIEBOLT E – Léonie Chaptal (1873-1937), architecte  de la profession infirmière in Recherche en soins infirmiers n° 109 – Juin 2012 , p 95

[4 Ibid p. 100

[5] Ibid . p. 96

[6] Ibid. p. 99

[7] CARBUCCIA H [et Al] – Modèles  professionnels et identification des élèves  infirmiers(es) au début du XXe siècle en France.- in Sciences-Croisées  Numéro 2-3 : L’Identité – p 10

[8] MAGNON R, op. cit., p. 46.

[9] DIEBOLT E – op. cit , p 102

[10]  Ibid p. 102

[11] Ibid p. 104

[12] Ibid  p.104

[13] DUVAL M, , Association nationale française des infirmières…

 Bibliographie

DIEBOLT E – Léonie Chaptal (1873-1937), architecte  de la profession infirmière in Recherche en soins infirmiers n° 109 – Juin 2012 , pp 93-107

MAGNON, R. – LEONIE CHAPTAL la cause des infirmières. Paris: Lamarre – 1991

CARBUCCIA H [et Al] – Modèles  professionnels et identification des élèves  infirmiers(es) au début du XXe siècle en France.- in Sciences-Croisées  Numéro 2-3 : L’Identité

Annexe:

Infirmières parisiennes – Chapitre trois. Infirmières de l’Ap – Éditions de la Sorbonne (openedition.org)

Author: sfl73_pass_Sa03Na08

DIPLOMES 1980 Diplôme d’Etat d’Infirmière 1996 Diplôme de Cadre de Santé 1998 DU de Soins Palliatifs 2007 DU Ethique Soins et Santé PARCOURS PROFESSIONNEL 1980-1983 Infirmière AU CHU de Rouen 1983-1995 Infirmière dans les services de Médecine et de Cure Médicale dans un Hôpital Local Faisant fonction de cadre à partir de 1989 Infirmière Coordinatrice du SSIAD rattaché à l’établissement en 1993 1996-2002 Cadre de Santé au CHU de Rouen dans différents services, de nuit puis de jour 2002-2005 Cadre de Santé en EHPAD dans un CH de la région Normandie, responsable de 6 unités de soins soit 167 lits et chargée de missions transversales (notamment la Gestion des Risques) 2005-2018 Cadre de Santé Formateur à l’IFSI du CHU de Rouen TRAVAUX REALISES: mise en place d'un SSIAD, Transmissions ciblées, Chef de projet sur la réalisation d'un film illustrant le protocole de pose d’une bande de contention veineuse et présentation dans différents congrès, évaluation de la prise en charge de la douleur, évaluation de l'éducation des patients sous AVK, référent SIIPS, Participation au groupe de travail sur la mise en place des CLAN (Comité de Liaison Alimentation Nutrition) à la DHOS, gestionnaire de risques, animateur d'un groupe d'évaluation dans le cadre de la certification, réalisation d'audits, participation à l'élaboration et à la réactualisation de protocoles de soins. PARTICIPATION AUX INSTANCES: Conseil d’Administration, Commission de Soins, CLAN.

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